« C’est toujours un mélange de menace et de volonté de négocier »

Le conseiller d’État fribourgeois socialiste Jean‑François Steiert explique comment se concluent les compromis politiques — et pourquoi le terme « français précoce » ne lui évoque rien.

Jean‑François Steiert (65 ans) est né à Berne et a grandi dans un foyer francophone dans le canton de Fribourg, où il a fréquenté des écoles germanophones et étudié l’histoire ainsi que les sciences de la communication. Son engagement politique débute en 1991 au Parlement de la Ville de Fribourg, avant de se poursuivre au Grand Conseil. En 2007, il entre au Conseil national. Élu au gouvernement cantonal fribourgeois, il quitte le Conseil national en 2017.
Ce mois‑ci, il a annoncé sa démission de son poste de conseiller d’État à la fin de l’année. Père de deux enfants adultes, il vit avec sa compagne en ville de Fribourg. (Photo : État de Fribourg – Stemutz)

Jean-François Steiert, qu’est-ce que le pouvoir pour vous ?

Jean-François Steiert : Le pouvoir est un instrument qui me permet de concrétiser mes valeurs.

Vous avez dirigé un parti, tiré les ficelles comme conseiller national et cogéré le canton de Fribourg ces dix dernières années. Où aviez-vous le plus de pouvoir ?

Jean-François Steiert : Difficile à dire. Au Conseil national, j’ai recherché des majorités au sein de la Commission de la science, de l’éducation et de la culture, puis de la Commission de la sécurité sociale et de la santé publique. Il m’est arrivé de recevoir des compliments : on disait qu’il était agréable de pouvoir parler avec un socialiste pragmatique. Mais cela n’était possible que parce que d’autres, dans mon parti, défendaient des positions plus strictes. Je pouvais ainsi exercer une pression crédible – par exemple en évoquant la possibilité d’une initiative ou d’un référendum. C’est toujours un mélange d’un tout petit peu de menace et de volonté de négocier. C’est ainsi que naissent des solutions solides, le plus souvent avec Le Centre et le PLR.

Pas avec l’UDC ?

Jean-François Steiert : Si, avec Oscar Freysinger, j’ai trouvé un compromis plutôt savoureux sur le prix unique du livre. Lors d’une séance de commission, la majorité a basculé vers le non ; l’UDC y était strictement opposée. Oscar Freysinger m’a alors dit que je pourrais lâcher un peu de lest sur le contrôle du prix du livre. S’ensuit un échange de SMS : la présidente de la commission pouvait-elle, s’il vous plaît, avancer la pause-café ? Je suis ensuite allé voir notre présidente de groupe, Hilde Fässler, et je lui ai dit que si nous nous montrions un peu plus souples sur le contrôle du prix du livre, j’obtiendrais les 10 voix UDC nécessaires. Elle a accepté. Et ça a marché.

Le compromis a tenu ?

Jean-François Steiert : La semaine suivante, j’étais avec mon collègue UDC Elmar Bigger sur la terrasse de la salle des Pas perdus. Il fumait un cigare et me racontait son histoire, marquée par peu d’études et beaucoup de travail. Au final, les dix conseillers nationaux UDC nécessaires pour la majorité ont voté en faveur du prix unique du livre. Cette histoire montre comment, dans le système suisse, où il n’y a pratiquement jamais de parti majoritaire, on peut obtenir des résultats – que ce soit au Conseil national ou au Conseil d’État fribourgeois.

De quoi a-t-on besoin pour cela ?

Jean-François Steiert : De collègues d’au moins un autre parti – au Parlement fédéral, c’est toujours au moins deux. Il faut les convaincre que ce que vous proposez est sensé. Et surtout, il faut une relation de confiance : si vous concluez un accord, chacun doit savoir que vous irez jusqu’au bout, y compris, quand c’est nécessaire, contre son propre camp. En même temps, vous devez être assez solide pour que les vôtres suivent ; sinon, cela ne sert à rien.

C’était sans doute un avantage d’avoir auparavant été porte-parole et secrétaire général de votre parti ?

Jean-François Steiert : Oui. Je connaissais alors tous les membres de mon groupe, tout comme je connaissais les porte-parole et secrétaires généraux de tous les autres partis. Ensemble, nous avons fait passer la dernière hausse notable des indemnités parlementaires – les quatre partis gouvernementaux réunis.

Donc, au Parlement fédéral, vous aviez finalement autant de pouvoir qu’aujourd’hui au sein du gouvernement cantonal ?

Jean-François Steiert : Un socialiste n’est majoritaire ni au Parlement ni au gouvernement. Cela signifie que j’ai besoin de collègues d’autres partis pour obtenir quelque chose. Pour que cela fonctionne, je dois connaître mes dossiers à fond. Alors seulement je sais exactement ce que je peux concéder – et ce que je ne peux en aucun cas lâcher. Le coût politique d’un accord, seul celui qui maîtrise parfaitement son dossier le mesure. Et je ne dois pas me raidir : il faut aborder les choses avec un certain esprit de jeu. En face aussi, il faut des personnes qui connaissent très bien le dossier et qui ont ce côté « joueur ». En outre, de bons contacts et la confiance sont indispensables – et le bilinguisme aide.

La Suisse a été frappée cette année par deux catastrophes liées à des incendies, à Crans-Montana puis à Chiètres. Est-ce un retour à l’idée que la politique implique aussi des responsabilités ?

Jean-François Steiert : Ce qui s’est passé à Crans-Montana m’a profondément touché, comme beaucoup d’autres. En tant que président de l’Autorité intercantonale des entraves techniques au commerce, j’étais aussi directement concerné – une institution que presque personne ne connaît, mais qui repose sur l’un des rares accords intercantonaux créant un droit directement applicable. Quand les cantons décident quelque chose, la décision s’applique immédiatement sur le terrain. Cela nous a permis d’agir vite.

C’est pour cela qu’une interdiction nationale des feux d’artifice dans les lieux accessibles au public est déjà en vigueur ?

Jean-François Steiert : L’idée est née en janvier ; en mars, nous avons décidé l’interdiction et elle est entrée en vigueur le 1er avril. Tout le monde était surpris que nous en soyons capables. Des parlementaires fédéraux m’ont appelé en disant que nous n’étions pas compétents et que nous n’avions pas le droit de faire cela. Or nous le sommes : de cette manière, c’est beaucoup plus rapide. C’est très efficace.

Un sujet d’apparence technique est-il ainsi devenu soudainement très politique ?

Jean-François Steiert : Cela montre à quel point la politique cantonale est liée au quotidien. Au Parlement fédéral, on travaille souvent à un niveau abstrait. Au Conseil d’État, c’est l’inverse : on est très près du concret, au risque de se perdre dans les détails de la vie de tous les jours. Sur le plan intercantonal aussi, le sujet est passionnant – une sorte d’hymne au fédéralisme.

En quoi ?

Jean-François Steiert : Au niveau fédéral, on se fixe de grands objectifs, puis les 26 cantons cherchent chacun leur propre voie pour les atteindre. Comme on sait que sa propre voie est rarement la meilleure, on regarde ce que font les autres. On ne peut pas simplement copier, mais l’échange inspire. Durant mes dix années au Conseil d’État, j’ai repris pas mal d’idées. À l’inverse, certains domaines seraient mieux réglés au niveau national, par exemple la planification hospitalière : les cantons sont trop petits pour cela. Une coordination nationale dans ce domaine serait sans doute plus efficace – même si le sujet reste tabou.

Vous quitterez le Conseil d’État à la fin de l’année après dix ans de mandat. Avez-vous mis en œuvre vos valeurs et atteint tout ce que vous vouliez ?

Jean-François Steiert : J’ai pu mettre en œuvre mes valeurs, mais je suis loin d’avoir tout atteint. Je suis particulièrement fier de la loi fribourgeoise sur le climat. C’est toujours la seule en Suisse – et cela dans un canton conservateur. Cela a été possible grâce à des alliances originales.

Selon le même principe que celui que vous avez décrit ?

Jean-François Steiert : Oui. Ce qui est décisif, ce sont les majorités – au gouvernement comme au Parlement. C’est ainsi que nous avons pu mettre en œuvre une loi moderne sur la mobilité, qui pense les transports de manière globale et renforce les transports publics ainsi que la mobilité douce, sans dresser des camps les uns contre les autres. Même concernant les zones limitées à 30 km/h, le TCS n’a formulé aucune objection, car nous sommes parvenus à nous mettre d’accord avec le président du TCS sur les restrictions requises par la loi

Une réforme en profondeur dans le secteur du bâtiment est passée plus inaperçue. Autrefois, les coûts de nos quelque 700 bâtiments étaient systématiquement sous-estimés, ce qui a entraîné des dépassements de coûts et, par conséquent, une perte de confiance au sein de la population. Nous avons revu les processus et repris des impulsions du secteur privé. Parfois, nous avons même pu rendre de l’argent, par exemple lors de la construction de la prison. Pour moi, la crédibilité de l’État est centrale. Beaucoup en ont aujourd’hui une image négative. Il est donc d’autant plus important de montrer : l’État en est capable.

Et quels objectifs n’avez-vous pas atteints ?

Jean-François Steiert : En matière de développement des infrastructures de transport, la Suisse romande accuse encore un important retard. Cela prend du temps. Certains projets que j’ai lancés devront être poursuivis par mon successeur : par exemple, la couverture de l’autoroute à Fribourg sur 1,2 kilomètre, afin de pouvoir développer les quartiers environnants. Il m’a fallu dix ans ; cette année, le projet sera mis à l’enquête. Le Conseil fédéral l’a jugé pertinent l’an dernier et a assuré que la Confédération en financera la moitié. Le développement de l’axe ferroviaire est-ouest est également central, notamment entre Lausanne et Genève.

Pourquoi est-ce si important ?

Jean-François Steiert : Alors que la ligne Berne–Zurich a été fortement modernisée avec Rail 2000, la Suisse romande – tout comme la Suisse orientale – est moins bien desservie. Entre Lausanne et Genève, les voies sont vieillissantes, ce qui entraîne régulièrement des perturbations. Il en va de même entre Lausanne et Berne. Il faut des capacités supplémentaires, notamment entre Fribourg et Romont. Enfin, la région de Bulle fait partie de celles qui croissent le plus dans le pays. Nous devons faire comprendre clairement à la Confédération qu’il y a ici un besoin de rattrapage. Ce n’est pas seulement ma tâche en tant que conseiller d’État fribourgeois, mais aussi en tant que président de la Conférence des transports publics de Suisse occidentale.

Fribourg est un canton bilingue, et vous êtes parfaitement bilingue. Un grand avantage ?

Jean-François Steiert : Pour moi, la richesse du bilinguisme ne réside pas seulement dans le fait de parler deux langues, mais aussi dans la capacité à jeter des ponts entre différentes cultures. La langue est l’expression d’une culture. Au sein de la Suisse alémanique, il existe déjà des cultures variées, mais le contraste entre la Suisse romande et la Suisse alémanique est encore plus marqué. La maîtrise des autres langues nationales permet des contacts et des échanges, et aide à comprendre l’autre. Dans un monde ébranlé par les guerres et la montée des fake news, la capacité au dialogue est d’une importance centrale.

Mais l’anglais gagne de plus en plus en importance. Dans certains cantons alémaniques, l’utilité d’apprendre tôt le français est contestée.

Jean-François Steiert : Je ne comprends pas pourquoi les médias germanophones – et désormais aussi francophones – reprennent sans esprit critique le terme « Frühfranzösisch », français précoce. C’est une expression absurde : on apprenait déjà à l’école primaire le français, respectivement l’allemand. Ce n’était pas « précoce », c’était normal. Ajouter « früh » signifie implicitement « zu früh », trop tôt. La vraie question est : qu’est-ce que nous sommes prêts à investir, avec quel niveau de qualité et pour quoi ?

Quelle est votre réponse ?

Jean-François Steiert : Bien sûr, on peut aussi apprendre une langue à 20 ans. Je ne veux pas ouvrir ici un débat méthodologique, mais il y a un fait, valable indépendamment de toute idéologie : un enfant de deux à trois ans apprend très facilement, en jouant et au contact des autres. Nous devrions donc créer des structures qui le permettent. Lorsque ma fille aînée, née dans le canton de Vaud, avait un an et demi, je lui ai acheté un CD Duden avec un jeu pour tout-petits. Ses amies francophones trouvaient amusant de jouer à ce jeu en allemand et ne vivaient pas cela comme une corvée. Tout dépend aussi du niveau que nous visons dans l’apprentissage des langues. Si l’objectif est de pouvoir se comprendre avec les personnes de l’autre côté du « Röstigraben », alors nous devrions peut-être arrêter d’enseigner le subjonctif.

Qu’est-ce que la Suisse peut apprendre de Fribourg ?

Jean-François Steiert : La culture de l’échange et de la discussion.

Qui a le droit de vous contredire dans votre vie privée ?

Jean-François Steiert : Contre-question : qui ne le pourrait pas ?

Comment passez-vous votre temps libre ?

Jean-François Steiert : En faisant de la musique. Récemment, j’ai joué de la clarinette basse avec mes copains lors de la fête de jubilé de la Société fribourgeoise des randonneurs. J’avais donné mon accord l’an dernier, lorsque j’y avais pris la parole en tant que président du Conseil d’État. Sur le dernier morceau, l’actuel président a joué lui aussi – un collègue UDC qui, cette année, a prononcé le discours. Voilà qui répond à la question de ce que la Suisse peut apprendre de Fribourg. À l’origine, je suis pianiste ; je joue aussi de la flûte et, de temps en temps, du cor des Alpes. Par ailleurs, j’aime skier, faire du ski de randonnée et nager dans le lac.

Jean-François Steiert (65 ans) est né à Berne et a grandi dans un foyer francophone du canton de Fribourg, où il a fréquenté des écoles germanophones et étudié l’histoire ainsi que les sciences de la communication. Dès 1993, il a d’abord été chef de presse, puis secrétaire général du PS Suisse ainsi que du groupe socialiste. En 2000, Steiert a rejoint le Département de la formation du canton de Vaud, où il a travaillé en dernier lieu comme délégué aux affaires intercantonales. Son engagement politique a commencé en 1991 au Parlement de la Ville de Fribourg et s’est poursuivi au Grand Conseil, jusqu’à son entrée au Conseil national en 2007. Après son élection au gouvernement fribourgeois, Steiert a quitté le Conseil national en 2017. Ce mois-ci, il a annoncé sa démission du Conseil d’État pour la fin de l’année. Père de deux enfants adultes, il vit avec sa compagne en ville de Fribourg.

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