Vous avez dirigé les deux grandes opérations militaires menées ces dernières années en Suisse. Quel bilan en tirez-vous : dans quelle mesure la Suisse est-elle préparée à faire face aux crises ?
Raynald Droz : Ce qui fonctionne bien, c’est le niveau de confiance. La Suisse est suffisamment petite pour que nous nous connaissions tous, que nous nous reconnaissions mutuellement et que nous nous fassions confiance. Je considère que c’est une très bonne chose.
Et qu’est-ce qui fonctionne moins bien ?
Droz : Il existe partout des lacunes en matière de capacités matérielles. Et cela ne concerne pas seulement le matériel, mais l’ensemble de la chaîne – de la mobilisation au commandement, en passant par la capacité à tenir sur le long terme. La mobilisation et la capacité à tenir sur le long terme constituent justement un défi considérable pour notre système de milice. Les guerres modernes, comme celle qui sévit en Ukraine depuis des années, nous montrent que nous devons devenir plus résilients. C’est vrai non seulement pour l’Armée suisse, mais aussi pour l’ensemble du pays et de la population.
Où se situe, selon vous, la principale lacune en matière de gestion des crises internes ?
Droz : La volonté de s’entraîner ensemble et de nous mettre sous pression est encore faible. Dans notre pays, avec ses différentes organisations à plusieurs niveaux, cela ne suffit pas. Nous devons nous entraîner et reconnaître nos erreurs et nos limites, mais aussi nos points forts. Notre système, composé des communes, des cantons et de la Confédération, est assez complexe. Nous devons donc nous mettre beaucoup plus sous pression – à l’image d’un sportif qui s’entraîne avant une compétition.
L’armée, la police, les pompiers, la protection civile et tous les autres services chargés de la sécurité devraient-ils s’entraîner plus souvent ensemble ?
Droz : Oui. Nous sommes plutôt bien préparés pour faire face aux catastrophes civiles. Mais pour les scénarios qui vont au-delà – je parle de la guerre hybride –, nous n’en faisons pas assez. Nous devons d’abord nous mettre d’accord sur le scénario, puis clarifier les différents rôles et enfin définir les responsabilités. Cette concertation à elle seule constitue déjà un exercice qui peut durer plusieurs semaines – et ce n’est que le début.
Faisons un bref retour en arrière : qu’est-ce qui a représenté pour vous la plus grande épreuve ? La pandémie de coronavirus ou l’éboulement de Blatten ?
Droz : Les deux situations étaient très différentes. La pandémie a duré longtemps, elle était diffuse et marquée par une grande incertitude. Pour moi, la question était de savoir comment gérer cette incertitude et la pression nationale. À Blatten, la situation était beaucoup plus concrète, et les émotions y étaient également différentes. Au sein de mes associations, il y a presque toujours quelqu’un qui est directement concerné.
Cette fois-ci aussi ?
Droz : L’un de mes officiers m’a montré une photo de sa maison et m’a dit : C’est là que j’ai grandi, c’est là que j’ai passé toutes mes vacances d’été et d’hiver. Aujourd’hui, elle se trouve au milieu du lac de Blatten. C’est ce qui fait la particularité de l’armée de milice suisse : nos interventions ne sont jamais abstraites.
Quels ont été les points forts et les points faibles de l’armée à Blatten ?
Droz : Nous sommes rapidement arrivés sur place, mais nous n’avons pas pu exploiter pleinement nos moyens. Nous avions emporté des pompes et pensions venir à bout de ce défi comme d’habitude. Puis, tout comme les services d’urgence civils, nous avons dû constater que l’ampleur de l’événement dépassait de loin nos moyens disponibles : les neuf millions de mètres cubes d’eau et la vitesse à laquelle le niveau du lac montait. Que pouvions-nous bien pomper ? C’était comme vouloir vider un immense lac à l’aide d’une petite cuillère.
Les yeux en larmes des personnes touchées de Blatten vous accompagnent-ils encore aujourd’hui ?
Droz : Oui, c’est vrai. Je pense à un couple et à une femme à la retraite qui m’ont dit, les larmes aux yeux : « C’est tout ce qui nous reste. » Il s’agissait d’un t-shirt et d’un short. Et je pense à une peluche qu’un de mes hommes a repêchée dans le lac. Il m’a dit que cela le touchait presque davantage que de sauver quelqu’un des décombres lors d’une intervention en cas de catastrophe.
Les glaciers continuent de fondre, le permafrost recule. La prochaine intervention de l’armée en montagne n’est-elle qu’une question de temps ?
Droz : C’est une réalité qui concerne l’ensemble de l’espace alpin et au-delà. Les Alpes sont soumises à une pression croissante. Au cours des prochaines décennies, nous serons confrontés à des questions fondamentales : celles des ponts que nous devons rénover, celles de l’avenir des personnes qui y vivent. Nous devons anticiper cela, sur un terrain très difficile et à une époque où d’autres priorités en matière de politique de sécurité mobilisent des ressources.
Comment vous préparez-vous ? En achetant des pompes plus puissantes ?
Droz : Non, ce n’est pas ce que nous faisons. Il n’existe pas de sécurité à 100 % ni de société sans risque. La résilience ne signifie pas qu’aucune catastrophe ne se produira. La résilience consiste à veiller à ce que nous puissions retrouver notre capacité d’action et de fonctionnement le plus rapidement possible après une catastrophe.
C’est ce que vous faites ?
Droz : Bien sûr. Nous avons reçu une nouvelle demande de Blatten nous invitant à envoyer des troupes pour aider à la reconstruction. Blatten est en train d’être reconstruite, il y règne une énergie incroyable. Mais empêcher de telles catastrophes et mettre en place des pompes plus puissantes pour que le niveau du lac ne monte pas aussi vite et que nous puissions protéger les maisons – cela ne sera pas possible. L’armée et l’ensemble de la société ne peuvent pas protéger l’ensemble des infrastructures critiques de la Suisse dans la même mesure. Nous n’avons pas assez de soldats, pas assez de policiers, pas assez de personnel. C’est toujours une question de priorités et de risques auxquels nous devons faire face.
Pendant la pandémie, vous étiez le visage de l’armée suisse. Cela vous hante-t-il encore aujourd’hui ?
Droz : C’est plus marqué en Suisse alémanique que chez moi, en Suisse romande. Lorsque je me rends dans un endroit où l’on ne me connaît pas, on me présente comme le visage de l’armée suisse pendant la pandémie. Cette image me colle à la peau – auprès du grand public, pas au sein de l’armée. Mais cela ne me dérange pas.
Pourquoi ?
Droz : Ce n’est pas comme si, en tant que militaires, nous étions les « Siebesieche » [ndtr, l’homme à tout faire], comme on dit en Suisse alémanique. Mais cela a constitué un élan positif pour l’image de l’intervention de l’armée. Nous en avons besoin, car l’armée n’est pas toujours présentée sous un jour favorable dans les médias et auprès du grand public.
Du point de vue de l’armée, quel a été le plus grand défi pendant la pandémie de coronavirus ?
Droz : La coordination entre vingt-six cantons s’est avérée incroyablement difficile, d’autant plus que nous avions, dans chaque canton, plusieurs partenaires, tels que des hôpitaux ou des établissements d’accueil. En l’espace de quarante-huit heures, des centaines de demandes se sont accumulées sur notre bureau. Il nous a fallu des semaines pour mettre au point une méthode nous permettant de garder une vue d’ensemble et de hiérarchiser au mieux les demandes.
Mais il s’agissait également d’une situation unique. En temps normal, une catastrophe touche un ou deux cantons, ce que nous sommes en mesure de gérer. Mais coordonner l’aide dans toute la Suisse à partir d’une organisation centrale de commandement s’est avéré incroyablement exigeant.
Lors d’une prochaine pandémie, serez-vous en mesure d’identifier plus rapidement les personnes qui doivent être prises en charge en priorité ?
Droz : Oui, cet espoir existe. D’ici fin 2029, le système national d’interconnexion des données devrait être opérationnel, permettant aux instances militaires et civiles d’échanger des données rapidement et de manière résiliente en cas de crise. Un réseau de données sécurisé et des outils numériques, voire à l’avenir l’intelligence artificielle, nous aideront à établir plus rapidement une vision commune de la situation et à recenser et hiérarchiser les besoins de manière plus systématique.
Depuis la guerre en Ukraine, les risques d’escalade militaire sont au cœur des débats. La Suisse est-elle bien préparée ?
Droz : Je ne peux pas répondre par oui ou par non à cette question, car cela dépend d’un très grand nombre de facteurs. L’un d’entre eux est notre système de milice, qui allie le potentiel civil et militaire. C’est un avantage essentiel. À cela s’ajoutent les décisions prises ces dernières années visant à orienter l’armée vers la capacité de défense. La reconstruction d’une capacité de défense crédible prend toutefois du temps. Du temps que nous devons mettre à profit de manière cohérente.
La Pologne forme la population civile et l’encourage à élaborer un plan d’urgence familial ; la Suède et la Norvège ont envoyé à tous les foyers une brochure contenant des consignes de comportement. Une réédition du « manuel de défense civile » datant de la Guerre froide serait-elle judicieuse ?
Droz : Ce serait tout à fait judicieux. Je suis convaincu que nous devons aller dans cette direction. Toutefois, cela ne relèverait pas en premier lieu de la compétence de l’armée. La résilience n’est pas une mission exclusivement militaire. Elle commence au niveau de l’individu et s’étend aux communes et aux cantons, jusqu’à la Confédération. Chaque niveau que nous rendons plus résilient – de l’individu à la Confédération en passant par la commune et le canton – renforce la Suisse dans son ensemble.
Êtes-vous heureux que votre territoire se trouve à l’Ouest ?
Droz : Non. Cela ne constituerait un avantage que si l’on envisageait une attaque militaire classique, dans laquelle des formations de chars envahiraient la Suisse depuis l’Est. Or, le spectre des menaces actuelles est bien plus large. Les conflits hybrides, les cyberattaques, la désinformation, le sabotage ou les missiles à longue portée ne s’inscrivent pas dans une simple logique Est-Ouest. Nous en faisons déjà l’expérience aujourd’hui en Europe, et en partie également en Suisse. Notre pays est situé au cœur de l’Europe, il est étroitement lié à cet espace sur le plan économique et infrastructurel, et il ne peut échapper aux répercussions d’une déstabilisation de l’Europe. La neutralité ne nous protège pas contre les menaces hybrides et ne nous dispense pas d’être préparés et capables de nous défendre.
Vous avez d’abord travaillé comme officier de marine. En tant que chef des forces terrestres dans la partie occidentale de la Suisse, pays enclavé, pouvez-vous tirer parti de votre expérience en haute mer ?
Droz : Oui, car en haute mer, il n’y a aucun point de repère. Il n’y a que l’incertitude, le vent et les intempéries. On peut en partie prévoir la météo, mais on ne sait pas exactement ce qui va se passer. C’est ce qui me motive et ce que je recherche avant tout dans ma vie : être capable de naviguer au milieu de cette incertitude. J’ai appris à me sentir à l’aise dans l’incertitude et à rester capable d’agir malgré tout. Je n’ai pas besoin d’un emploi du temps parfaitement réglé. Ce qui est déterminant pour moi, c’est de rester capable d’agir même dans l’incertitude.
Vous pratiquez le triathlon ?
Droz : Je me lève très tôt et je fais du sport pour entretenir la résistance et l’endurance de mon corps et de mon esprit. Je souhaite également être un modèle en tant que supérieur hiérarchique. Nous devons commencer dès aujourd’hui à nous renforcer, nous devons sortir de notre zone de confort. Elle ne nous aide absolument pas en période de crise. Peu à peu, nous commençons à le comprendre.
À la fin de l’année prochaine, vous prendrez votre retraite et rendrez votre uniforme. Allez-vous alors faire moins de sport et vous adonner à un loisir pour lequel vous n’avez pas le temps actuellement ?
Droz : Ma femme et moi souhaitons profiter des dix à quinze prochaines années, pendant lesquelles nous espérons rester en forme, pour découvrir le monde. J’aurai également plus de temps à consacrer à notre maison, à nos enfants et à nos petits-enfants. Mais je continuerai à m’entraîner. Je souhaite recommencer à courir sur de longues distances et j’ai aménagé chez moi une salle de sport bien équipée. Nous aimerions faire du sport tous les jours. Cela fait partie de ma vie et je tiens à ce que cela reste ainsi, pour qu’on ne dise pas un jour : « Ah, Droz a pris vingt kilos. »