Aujourd’hui, n’importe qui peut s’adresser au monde entier.
L’espace public numérique, les sentiments post-factuels et les nouvelles responsabilités de la communication politique
La mise en réseau par le numérique a radicalement changé la communication politique. Ce qui n’était autrefois qu’une conversation de comptoir au village peut aujourd’hui attirer l’attention du monde entier en quelques secondes. La démocratisation de la communication n’est plus un phénomène marginal. Elle façonne le discours politique, l’agenda et, en fin de compte, les résultats des élections.
Un entretien récent dans « politik & kommunikation » avec Bodo Ramelow, ancien ministre-président de Thuringe, et Ilko-Sascha Kowalczuk, chercheur sur la RDA, montre à quel point les fractures sociales sont profondes. Ils parlent des humeurs post-factuelles, des vides psychologiques et de la question de savoir pourquoi les récits du Kremlin ont tant de succès en Allemagne de l’Est. Kowalczuk met en garde : « Là où la confiance fait défaut, les réponses faciles prospèrent – et les réseaux numériques renforcent ces mécanismes ». Cette analyse est également pertinente pour la Suisse.
Kowalczuk résume l’évolution centrale en un point simple : « La véritable nouveauté aujourd’hui est la démocratisation des médias. Tout le monde peut devenir un diffuseur. D’une part, cela a un grand effet de démocratisation. D’autre part, cela a aussi pour effet que chaque idiot du village, qui était auparavant isolé, peut aujourd’hui se connecter avec d’autres dans le monde entier. Là, ils vivent dans leurs propres mondes, qui ne font même plus appel à ce qui est écrit dans les médias de qualité, et se radicalisent sans cesse ».
La perte de pouvoir des gatekeepers – et l’érosion de la confiance
Il y a quelques années encore, les médias classiques déterminaient quels étaient les sujets pertinents. Aujourd’hui, les algorithmes jouent ce rôle et récompensent l’exagération, l’émotion et l’indignation. Celui qui fait du bruit est entendu. Ceux qui argumentent de manière différenciée sont perdus. L’équilibre des pouvoirs s’en trouve modifié : l’expertise perd du poids face à la portée.
En Suisse, nous observons des schémas similaires. Le débat sur le Covid en a été un parfait exemple : alors que le Conseil fédéral et les autorités ont misé sur une communication objective, les voix polarisantes – des théoriciens du complot aux experts autoproclamés – ont dominé sur les réseaux sociaux. Résultat : la perception du public a été influencée moins par les faits que par les émotions.
Ambiances post-factuelles et vides psychologiques
L’entretien avec Ramelow et Kowalczuk montre clairement que la mise en réseau numérique rencontre des espaces sociaux dans lesquels les repères font défaut. Les « vides psychologiques » – comme les appelle Kowalczuk – apparaissent là où les institutions ont perdu leur capital-confiance. En Allemagne de l’Est, ce sont les expériences de la transformation, dans d’autres régions l’insécurité économique ou l’aliénation culturelle. Ces vides sont comblés par des acteurs qui fournissent des réponses simples – souvent renforcées par les réseaux sociaux.
Les récits du Kremlin sont un cas d’école à cet égard : ils montrent clairement des coupables et offrent un sentiment d’appartenance. Les algorithmes font en sorte que ces messages soient non seulement visibles, mais aussi viraux. Ce n’est pas un phénomène purement allemand. En Suisse aussi, les forces populistes ont recours à des mécanismes similaires, par exemple lors de votations sur l’immigration ou les questions européennes.
Qu’est-ce que cela signifie pour les acteurs politiques ?
La nouvelle réalité exige un changement de mentalité. Ceux qui continuent à considérer la communication politique comme une voie à sens unique sont perdants. Les acteurs qui réussissent misent sur :
L’interconnexion numérique renforce les sentiments – même négatifs
L’opinion publique numérique est impitoyable : elle n’oublie rien et pardonne rarement. Pour la communication politique, cela signifie : moins de contrôle, plus de vitesse, plus de dialogue – et surtout plus de responsabilité. Car l’interconnexion numérique ne renforce pas seulement les opinions, mais aussi les humeurs et les espaces vides. La question n’est plus de savoir si l’on est connecté, mais comment exister dans un environnement où les algorithmes fixent l’agenda et où les récits façonnent des sociétés entières.

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