Les légendes peuvent valoir plus que les faits
La politique au cinéma #30 : comment «The Man Who Shot Liberty Valance» marque le début d’une brillante carrière politique dans le Far West

Attention, révélations sur l’intrigue
Le sénateur Ransom Stoddard et son épouse arrivent à Shinbone, une petite ville de l’Ouest américain. Interrogé par le journal local sur les raisons de sa visite, Stoddard évoque des motifs personnels : la mort de Tom Doniphon, un nom qui ne dit rien aux journalistes. Dans un retour en arrière qui occupe la majeure partie du film, Stoddard raconte comment, des décennies plus tôt, il est arrivé à Shinbone depuis la côte Est, jeune avocat tout juste diplômé. Sa diligence avait été attaquée par Liberty Valance, une fine gâchette de la région, et sa bande, qui l’avaient passé à tabac.
À Shinbone ne régnait alors que la loi du plus fort. Liberty Valance tirait à tout-va en ville, le shérif prenait ses jambes à son cou devant les bandits, la population vivait dans la peur et s’accommodait de la situation. À cet état de fait se rattachait la question politique de la «Statehood» : Shinbone n’était qu’un territoire, et les grands éleveurs empêchaient la région de devenir partie intégrante d’un État fédéré et d’accéder ainsi à la protection du droit, aux écoles et au progrès.
Tom Doniphon accompagne Stoddard, qu’il surnomme «professor» et «pilgrim», comme une sorte de mentor, mais aussi comme un rival : tous deux courtisent Hallie Ericsson, la fille des restaurateurs. Stoddard donne un coup de main au restaurant de ses parents, propose ses services d’avocat et instruit les enfants ainsi que les adultes analphabètes. Ces éléments de civilisation restent toutefois fragiles. Le conflit s’envenime lorsqu’une assemblée électorale locale doit désigner les délégués à la «Territorial Convention for Statehood», dans la capitale Capitol City. Malgré les menaces de Liberty Valance, Stoddard et Dutton Peabody, fondateur et rédacteur du journal local, sont élus.
Valance provoque ensuite Stoddard en duel. Ses amis lui conseillent de fuir. Bien qu’il soit un piètre tireur, Stoddard relève le défi. Contre toute attente, il sort vainqueur de l’affrontement, tandis que Valance meurt d’une blessure par balle.
À la convention territoriale de Capitol City, Stoddard est désigné malgré lui comme candidat pour affronter Custis Langhorne, titulaire du mandat depuis cinq législatures et représentant des intérêts des éleveurs, afin de représenter le territoire à Washington. Stoddard quitte la salle et veut plutôt retourner sur la côte Est.
Mais Tom Doniphon l’attend à l’extérieur et lui raconte que c’est lui qui a abattu Valance d’un tir de côté, par amour pour Hallie. Plus tard, dans l’ivresse, Doniphon incendie l’agrandissement de sa maison qu’il avait construit en vue d’épouser Hallie. Stoddard revient dans la salle et est élu. Il épouse Hallie, le territoire devient un État fédéré, et Stoddard est successivement trois fois gouverneur, deux fois sénateur des États-Unis, ambassadeur à Londres et possible prochain vice-président.
Dans la suite du récit-cadre, le rédacteur en chef du journal local déchire ses notes et renonce à exploiter cet entretien exclusif pour ne pas détruire la légende. Au début du voyage en train qui doit les ramener à Washington en deux jours et deux nuits, Stoddard et Hallie parlent de leur envie de revenir à Shinbone.
À voir pour
L’un des westerns les plus beaux et les plus politiques, qui offre la quintessence du genre dans sa forme classique : un cowboy combat la violence par la violence, se rend coupable d’un meurtre de sang-froid et perd même la femme qu’il voulait épouser, mais assume tout cela pour permettre un progrès de la civilisation dont il ne bénéficiera pas lui-même.
Le tout avec John Wayne, James Stewart et Lee Marvin dans des rôles taillés pour eux : le bon cowboy, le juriste de la côte Est en exil et le cynique tireur. Et avec la structure narrative d’une nouvelle parfaite. Seul l’humour a mal vieilli.
La stratégie gagnante
Dans le Far West, la situation est déplorable, mais le chemin de fer apporte le progrès et des possibilités qu’une classe instruite sait saisir. Stoddard, venu de la côte Est après ses études de droit, exerce comme avocat et enseigne («education is the basis of law and order»). Peabody est le fondateur et le rédacteur d’un journal local qui crée un espace de débat public. Lors de l’assemblée, le médecin intervient pour que les deux hommes soient désignés comme délégués, dans un premier temps malgré leur opposition explicite.
Stoddard met sa vie en jeu parce qu’il comprend que l’aspiration au progrès de la civilisation ne peut se soustraire à cet affrontement violent. À son insu, Tom Doniphon le soutient. Lui-même à cheval et armé, il résout par un meurtre le problème du règne de la violence et ouvre la voie à la civilisation, au prix de la culpabilité et du renoncement personnel.
La stratégie perdante
Le règne de la violence se cabre une dernière fois et menace notamment la liberté de la presse. Avant le duel à Shinbone, on fourre son journal dans la bouche du journaliste, on le fouette et on détruit la rédaction et l’imprimerie. À Capitol City, un paon maniéré qui représente les grands éleveurs reproche à Stoddard d’avoir lui aussi combattu par la violence celle qu’ils avaient orchestrée. Mais le progrès finit par s’imposer.
Comment la politique est-elle représentée ?
La ligne de conflit classique du western, opposant la civilisation (chemin de fer, droit, instruction, presse, élections) au Far West (chevaux, armes à feu, fouets, bétail), se décline trois fois dans des contextes politiques et se rapproche progressivement de la politique façonnée par le Nord-Est. D’abord, lors de l’assemblée électorale dans le saloon de Shinbone, sur un mode explicitement Far West : bruyant, à moitié structuré, armé et alcoolisé malgré l’interdiction de servir de l’alcool. Puis, à Capitol City, dans un cadre plus distingué, avec une scène et des places attribuées, mais encore parfois assez brutal. Enfin, dans le récit-cadre, lors de l’entretien exclusif avec un sénateur américain aux cheveux blancs, sage et bienveillant.
Citation
«This is the west, Sir. When the legend becomes fact, print the legend.»
Thèmes
État de droit, démocratie, États-Unis, Far West

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