Conteneurs derrière un ruban «Tariffs» avec des drapeaux américains

Image : Aleksandrkozak / Shutterstock

Les droits de douane sont de retour. Depuis 2025, les États-Unis ont massivement relevé leurs taxes à l’importation. La Suisse l’a ressenti de manière particulièrement nette : à l’été 2025, les États-Unis ont temporairement frappé les exportations suisses à un taux de 39 %. Cette politique repose sur une logique apparemment simple : en renchérissant les importations, on achète moins à l’étranger, on produit davantage dans son propre pays et on réduit ainsi son déficit commercial. Mais ce calcul pourrait bien être trop simpliste.

De nouvelles recherches menées par les économistes Oleg Itskhoki, de l’Université Harvard, et Dmitry Mukhin, de la London School of Economics, le montrent : pour comprendre les effets des droits de douane, il ne suffit pas d’observer les flux de marchandises. Il est tout aussi important de savoir à qui appartiennent les actifs d’une économie et auprès de qui un pays est endetté. Dans leur contribution «Tariffs, Trade Deficits, and the Dollar: Why Global Finance Tames Trade Wars», les deux chercheurs expliquent comment les taux de change et les positions patrimoniales internationales modifient les effets des droits de douane.

Ce que les droits de douane font au dollar

Le mécanisme décisif passe par la monnaie. Un droit de douane à l’importation renchérit les produits étrangers. Dans le même temps, il peut entraîner une appréciation réelle de la monnaie nationale.

Pour les États-Unis, cela a un effet secondaire inattendu. Une grande partie de leurs engagements envers l’étranger est libellée en dollars, tandis qu’une partie de leurs actifs à l’étranger est détenue en euros, en francs, en yens et dans d’autres monnaies. Lorsque le dollar s’apprécie, le rapport entre les actifs et les dettes se modifie. Une partie du gain supposé des droits de douane est ainsi annulée.

Autrement dit : une guerre commerciale ne se déroule plus seulement dans les ports et les usines, mais aussi dans les bilans des marchés financiers.

Les calculs d’Oleg Itskhoki sont remarquables. En tenant compte de cet effet des marchés financiers, le taux de droit de douane «optimal» pour les États-Unis dans le modèle théorique passe de 35 à 9 %. Selon ses recherches, il faudrait même un droit de douane de 64 % pour résorber un déficit commercial durable de l’économie américaine, actuellement de 2 %, au prix de pertes de bien-être considérables.

Ce que cela signifie pour la Suisse

Pour la Suisse, ces recherches sont intéressantes à deux titres. Premièrement, elle fait partie des économies tournées vers l’exportation qui sont directement touchées par les droits de douane américains. Deuxièmement, à la différence des États-Unis, la Suisse est un important pays créancier : elle détient à l’étranger, en termes nets, plus d’actifs qu’elle n’en doit à l’étranger. Les effets de change et de patrimoine peuvent donc atténuer en partie les dommages économiques des droits de douane américains ou, au contraire, les accentuer, selon les monnaies dans lesquelles sont libellés ses actifs à l’étranger et ses engagements. Pour chiffrer plus précisément cet effet net, il faudrait analyser plus en détail les données sur leur structure monétaire.

Lors d’une intervention de l’économiste de Harvard Oleg Itskhoki à l’Université de Berne, Blaise Melly, directeur de l’Institut d’économie de cette université, a souligné l’importance particulière de ce constat pour la Suisse : «Le débat sur les droits de douane est généralement mené comme s’il ne concernait que les flux de marchandises.» Or, pour la Suisse, l’un des plus grands pays créanciers au monde, il est tout aussi déterminant de savoir quels actifs elle détient à l’étranger et quelles dettes elle a envers celui-ci.

Le débat actuel sur la politique commerciale prend ainsi une dimension supplémentaire. Les balances commerciales, les taux de change et les positions patrimoniales internationales ne peuvent pas être considérés séparément.

Les marchés financiers, artisans de paix ?

Derrière tout cela se dessine un constat encourageant. L’interconnexion financière mondiale pourrait rendre les guerres commerciales moins attrayantes.

Plus les économies sont étroitement liées par les actifs, les dettes et les monnaies, plus il devient difficile de produire des gagnants et des perdants clairement identifiables au moyen de mesures protectionnistes. Le dommage supposément infligé au partenaire commercial peut se répercuter sur le pays lui-même par l’intermédiaire des monnaies et des actifs. Les chercheurs en concluent donc, de manière générale, que la mondialisation financière réduit les incitations à mener des guerres commerciales.

C’est le paradoxe de la politique douanière actuelle : alors que la pensée politique revient davantage aux catégories nationales, la réalité économique est depuis longtemps faite d’interconnexions mondiales. Les droits de douane peuvent dresser des frontières. Mais les capitaux ne s’y arrêtent que dans une mesure limitée.

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