En Suisse, la confiance semble encore tenir à un endroit précis : le lieu de travail. Les entreprises bénéficient aujourd’hui d’un niveau de confiance nettement supérieur à celui accordé à la politique, aux médias ou aux ONG. (Image : Shutterstock)
Pays traditionnellement associé à une forte culture de confiance, la Suisse repose sur des piliers bien connus : démocratie directe, fédéralisme, partenariat social. Un système qui suppose, au minimum, une capacité d’écoute mutuelle. Pourtant, ce socle se fragilise. Lentement, sans rupture visible. Le Edelman Trust Barometer 2026 décrit une transition de la polarisation vers une forme d’« insularité » : chacun se replie dans des cercles familiers et se méfie davantage de ceux qui pensent autrement.

Dans ce contexte, un constat s’impose : comme dans d’autres démocraties, la confiance se maintient relativement au travail. L’entreprise devient un repère central du quotidien. Non parce qu’elle serait plus vertueuse, mais parce qu’elle est tangible : les décisions y sont vécues concrètement — dans les équipes, les projets, les tensions comme les arbitrages.

Une crise de confiance plus avancée ailleurs
La Suisse n’est pas épargnée, mais elle est pour l’heure moins touchée que d’autres régions du monde. À l’international, la défiance s’est déjà installée plus profondément. Aux États-Unis, dans certaines parties de l’Europe ou en Amérique latine, la confiance dans les institutions publiques, les médias et les élites ne se contente plus de décliner : elle est remplacée par la méfiance, la polarisation et le retrait.  Les données du Edelman Trust Barometer 2026 sont éloquentes : dans de nombreux pays, la volonté d’écouter des personnes aux convictions politiques ou culturelles différentes s’est fortement réduite. La confiance devient une ressource rare, confinée au sein de cercles sociaux ou idéologiques homogènes.

La Suisse bénéficie encore d’un capital institutionnel solide : stabilité des règles, proximité du système fédéral, qualité du partenariat social. Mais cette situation n’a rien d’acquis. Dans une économie ouverte, les tensions globales se diffusent rapidement – par les marchés, les flux médiatiques et la mobilité des talents. Les entreprises suisses ne sont pas des îlots. Elles absorbent ces dynamiques, souvent de manière diffuse. D’où un enjeu croissant : faire du lieu de travail un espace où la confiance ne va plus de soi, mais se construit au quotidien — avant que les fractures externes ne s’y installent.

Les entreprises se retrouvent ainsi investies d’un rôle longtemps réservé à d’autres institutions. L’organisation devient un véritable espace de résonance sociale. C’est là que les collaborateurs expérimentent concrètement la manière dont l’incertitude est gérée : transformation des métiers, intelligence artificielle, pression de performance, diversité. La confiance ne se décrète pas par des slogans de « purpose ». Elle se construit dans le quotidien : processus perçus comme équitables, décisions compréhensibles, responsables capables d’accepter la contradiction.

Un enjeu sensible pour le système politique suisse
Ce déplacement n’est pas sans risque. Le système suisse repose sur l’équilibre et le consensus. Si la confiance se replie vers l’interne — au sein de l’équipe, du département ou d’une même vision du monde — la capacité de dialogue avec l’extérieur s’érode. Le Trust Barometer le confirme : sept personnes sur dix hésitent à faire confiance à quelqu’un qui ne partage pas leur vision du monde. Une dynamique qui traverse aussi les organisations.

Pour les dirigeants et la communication interne, cela implique une évolution profonde. Il ne suffit plus d’afficher des valeurs : il faut rendre les décisions compréhensibles — en particulier lorsqu’elles sont difficiles. Restructurations, choix stratégiques, automatisation : sans explication, la confiance se fragilise. Sans écoute, le repli s’installe.

Le rapport met en évidence un décalage : une large majorité attend des dirigeants qu’ils s’engagent activement en faveur de la cohésion sociale. Pourtant, moins de la moitié leur reconnaît réellement cette capacité. La confiance ne se construit pas dans les postures, mais dans la capacité à ouvrir un dialogue réel.

Dans ce contexte, les entreprises helvétiques disposent d’un levier stratégique. À mesure que les institutions traditionnelles perdent en capacité de cohésion, elles peuvent incarner des espaces de stabilité. À condition d’assumer pleinement ce rôle. Car au‑delà de la culture interne, c’est aussi la solidité du modèle suisse qui se joue — une société qui fonctionne tant que la confiance circule.

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