Quand le stylo se tait

Comment Trump, les milliardaires de la tech et les rédactions nerveuses prennent le dessin politique en tenaille

La liberté d’expression se mesure à la capacité d’une société à supporter la contradiction. Peu de professions lui tendent un miroir aussi impitoyable que les caricaturistes politiques. Un seul trait, un seul mot peut démasquer un président, embarrasser un directeur d’entreprise ou mettre en scène toute une nation. C’est précisément pour cette raison que ces dessinateurs politiques sont aujourd’hui soumis à une pression massive.

Quand les rédactions craquent
Chappatte, dessinateur suisse de renommée internationale, a longtemps collaboré avec l’édition internationale du New York Times. En 2019, le journal a supprimé sa rubrique de dessins politiques : officiellement, une décision stratégique ; en réalité, un retrait devant une forme jugée trop risquée de critique.

Ann Telnaes, prix Pulitzer au Washington Post, a vécu une expérience similaire. L’un de ses dessins — montrant des milliardaires de la tech, dont Jeff Bezos, propriétaire du journal, s’agenouillant devant un “roi Trump” en lui tendant des sacs d’argent — a été censuré. Elle en a tiré les conséquences et a démissionné.Ces deux ruptures servent de point de départ à Censure en Amérique.

L’ouvrage, richement illustré, montre comment de grands groupes de presse se comportent désormais comme des multinationales nerveuse: mieux vaut renoncer à un dessin que risquer un conflit avec les propriétaires, les annonceurs ou un président en colère.

Trump comme symptôme – pas seulement comme personnage
Le volume est construit comme un dialogue : Chappatte et Telnaes racontent comment leur environnement de travail s’est rétréci depuis les années 1990. Entre les deux, ils laissent parler leurs dessins animés. Trump est omniprésent dans ces images – en tant que roi, mafieux, figure de monstre grotesque ou joueur de golf qui envoie le monde valser comme une balle.

Mais il ne s’agit pas seulement d’une personne. Trump représente dans le livre une logique : les médias comme ennemis, la justice comme obstacle, les journalistes comme cibles. En agissant ainsi, on crée un climat dans lequel les rédactions font marche arrière par anticipation. Si le « Washington Post » omet en 2024 sa traditionnelle recommandation de vote et perd en contrepartie 10% de ses abonnés, c’est à la fois un symptôme et un signal d’alarme.

Les dessins animés transmettent ce diagnostic plus brutalement que n’importe quel éditorial. Une statue de la liberté étranglée, un Oncle Sam apeuré, une presse qui se dérobe. De nombreuses images montrent comment la peur et l’opportunisme économique minent la culture démocratique.

« Armons nos crayons » – Appel à la contre-attaque
« Censure en Amérique » est structuré comme un livre en quatre parties. La première partie parle de l' »Espace de liberté qu’on ferme » – l’espace de liberté qui s’est ouvert pendant des décennies et qui se referme progressivement. Les chapitres centraux se concentrent sur Trump et son système d’intimidation.

La conclusion porte le titre programmatique « Armons nos crayons ». Chappatte et Telnaes y appellent à ne pas désarmer le dessin politique, mais à créer de nouveaux espaces pour lui : sur les scènes, dans les livres, sur des plateformes indépendantes, au-delà des grands titres des grands groupes.

Dans une perspective européenne, ce livre est un sismographe. Il montre à quelle vitesse une opinion publique libérale peut basculer lorsque les médias pensent avant tout en termes de risque, de réputation et de valeur actionnariale. La liberté d’expression est l’indicateur le plus fiable d’une démocratie, qui est mise en danger lorsqu’un dessin animé jugé « trop dur » ne trouve plus d’éditeurs ou de rédactions en chef qui aient le courage de le publier.

Patrick Chappatte et Ann Telnaes : « Censure en Amérique ». Editions Les Arènes, Paris 2025. 224 pages. Actuellement disponible en français.

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