Géopolitique de l’IA : conquérir le leadership numérique
La concurrence autour de l’intelligence artificielle modifie l’ordre international. Les États-Unis, la Chine et l’Europe se disputent les normes, l’influence et la souveraineté technologique.
Au XXIe siècle, la technologie n’est plus seulement un moteur d’innovation économique, mais une ressource stratégique – comparable au pétrole au siècle dernier. Ceux qui parviennent à contrôler des technologies clés telles que l’IA, les semi-conducteurs et les infrastructures de cloud computing s’assurent des avantages économiques et une influence géopolitique. Les États-Unis ont longtemps bénéficié de leur capacité d’innovation, mais le paysage mondial évolue rapidement. La Silicon Valley reste un symbole de créativité et de capital-risque, mais l’époque de la domination incontestée est révolue.
Le soft power américain sous pression
Pendant des décennies, la technologie a été un instrument du soft power américain. Des plateformes comme Google, Facebook et Apple ont façonné les marchés et les normes culturelles. Mais aujourd’hui, ce prestige est plus fragile. Les débats sur la protection des données, la transparence algorithmique et les conséquences sociales de l’IA ont affaibli la confiance dans la technologie américaine.
Parallèlement, d’autres acteurs profitent de l’aubaine : la Chine mise sur une politique d’innovation dirigée par l’État et des investissements massifs dans l’IA pour exporter ses propres normes. Avec des projets comme « Digital Silk Road », Pékin crée des dépendances technologiques dans les pays émergents – un instrument géopolitique qui va bien au-delà de la simple économie.
La petite Suisse n’échappe pas à ce phénomène, car notre pays est devenu entre-temps un lieu très influent pour la recherche en IA. Les géants américains de la tech, en particulier, ne cessent d’étendre leurs implantations et se disputent les meilleurs talents, notamment ceux de l’ETH et de l’EPFL.
La bataille à trois pour les normes et la réglementation
La rivalité est également normative. Celui qui définit les règles de développement et d’utilisation de l’IA détermine l’ordre numérique du futur.
Ces différentes approches entraînent une fragmentation de l’espace numérique mondial. Alors que l’UE tente de créer un « pont » entre innovation et responsabilité avec la législation sur l’IA, les entreprises américaines se sentent menacées par une réglementation trop stricte. La Chine, quant à elle, utilise son contrôle centralisé pour maximiser la vitesse et l’évolutivité, souvent au détriment des libertés individuelles.
Dimension économique : des milliards en jeu
Les investissements dans l’IA sont gigantesques : selon les estimations actuelles, plus de 250 milliards de dollars ont été investis dans le développement et l’infrastructure de l’IA dans le monde rien qu’en 2025. Les États-Unis sont en tête avec environ 120 milliards, suivis par la Chine avec environ 90 milliards. L’Europe est nettement à la traîne, non pas par manque d’expertise, mais en raison de la fragmentation des marchés et des obstacles réglementaires. A cela s’ajoute la lutte pour les semi-conducteurs : les puces sont le « pétrole » de l’économie numérique. Taïwan et la Corée du Sud dominent la production, ce qui exacerbe les tensions géopolitiques. L’initiative américaine « CHIPS Act » et les milliards de dollars de subventions chinoises le montrent : la souveraineté technologique est devenue une priorité nationale.
Implications en matière de politique de sécurité
L’IA est également un game changer en matière de politique de sécurité. Les systèmes d’armes autonomes, la cyberdéfense et les campagnes de désinformation font de plus en plus appel à l’IA. Celui qui prend l’avantage dans ce domaine définit les règles des conflits futurs. Les États-Unis investissent massivement dans les applications militaires de l’IA, tandis que la Chine poursuit sa stratégie de « fusion civilo-militaire ». L’Europe, quant à elle, mise sur des capacités défensives et des garde-fous éthiques – une approche certes moralement convaincante, mais peu percutante sur le plan géopolitique.
Comme l’écrit Bobby Ghosh, spécialiste en géopolitique, dans un article très remarqué de Foreign Policy, la technologie est depuis longtemps un instrument d’influence culturelle. Les plateformes et les applications façonnent les valeurs, les habitudes de consommation et les discours politiques. Alors que des entreprises américaines comme OpenAI ou Google établissent des normes mondiales, la Chine établit ses propres plateformes en Afrique, en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, souvent en combinaison avec des projets d’infrastructure. Il en résulte une nouvelle forme de dépendance numérique qui complète les relations commerciales classiques.
Déplacement du pouvoir mondial et nouvelles alliances
La rivalité technologique modifie également la diplomatie internationale. Des pays comme l’Inde, le Brésil ou les pays du Golfe utilisent la concurrence pour renforcer leurs positions. Ils concluent des partenariats avec des entreprises américaines ou chinoises afin d’avoir accès au savoir-faire et aux capitaux. Parallèlement, de nouveaux « blocs technologiques » se forment autour de normes communes. La question n’est plus de savoir si l’IA va modifier l’équilibre du pouvoir mondial, mais à quelle vitesse et dans l’intérêt de qui.
Trois scénarios sont envisageables pour l’ordre numérique au niveau mondial :
Pour l’Europe, cela signifie trouver un rôle autonome entre les pôles américain et chinois – en tant que régulateur et innovateur. Pour les entreprises, il s’agit de construire une résilience stratégique, d’anticiper les risques géopolitiques et de diversifier les partenariats technologiques.
La technologie est devenue une monnaie géopolitique. L’IA est au cœur d’une lutte de pouvoir qui touche à la fois l’économie, la sécurité et la culture. La course entre les États-Unis, la Chine et l’Europe n’est pas une tendance à court terme, mais la dynamique marquante du XXIe siècle.

Aujourd’hui, n’importe qui peut s’adresser au monde entier.