Organisation et escalade dans la guérilla urbaine
Politique au cinéma #22 : Comment la résistance anticoloniale perd « La Bataille d’Alger », mais gagne la guerre
La bataille d’Alger (Schlacht um Algier)
Algérie / Italie 1966, de Gillo Pontecorvo, avec Jean Martin, Brahim Hadjadj et Yacef Saâdi
Spoiler-Alert
Le film s’ouvre en 1959 : un Algérien, manifestement torturé, révèle aux militaires français la cachette d’Ali La Pointe, dernier chef encore actif du FLN (Front de libération nationale). Les militaires prennent d’assaut le bâtiment indiqué, où Ali et quelques fidèles sont dissimulés derrière un mur.
Le film montre de manière impressionnante l’escalade progressive du conflit. Le FLN organise des attentats à la bombe contre des policiers et des installations militaires dans le quartier européen, les auteurs disparaissent ensuite dans les ruelles escarpées et sinueuses de la Casbah, la vieille ville. Les Français réagissent en renforçant l’obligation de signaler les blessures par balle, en fermant la Kasbah avec des barbelés et en instaurant un couvre-feu. Après la poursuite des attaques, ils posent eux‑mêmes une bombe dans la Casbah, provoquant des dizaines de morts civiles, dont des enfants. Le FLN réplique en ciblant des civils français dans des cafés et même une agence Air France.
L’État français réagit en déployant une division de parachutistes à Alger. Le colonel Philippe Mathieu reçoit pour mission de rétablir l’ordre et de protéger la population ainsi que les infrastructures. Pour combattre la minorité violente parmi les Algériens — “un ennemi sans visage, méconnaissable, qui se fond parmi des centaines d’autres, il est partout” — il étudie l’organisation du FLN : une structure pyramidale où chaque membre ne connaît que trois personnes, celle qui l’a recruté et les deux qu’il recrute à son tour. Les Français remontent cette pyramide en sens inverse grâce aux “interrogatoires” — autrement dit, la torture — et éliminent les chefs un à un. Pendant ce temps, le FLN tente sans succès d’influencer les débats de l’Assemblée générale de l’ONU.
Après ce long flash‑back, le récit revient à la scène initiale : la cache d’Ali est prise d’assaut et les Français le font exploser dans son refuge. C’est la fin de la bataille historique d’Alger. Pourtant, quelques années plus tard, des manifestations de masse feront basculer l’opinion publique française et mèneront à l’indépendance de l’Algérie en 1962.
A voir
Une description passionnante et émouvante de la manière dont des cellules terroristes mènent une guérilla urbaine, de la façon dont une puissance coloniale tente d’y répondre, et des souffrances qui en découlent pour la population. Le film mêle néoréalisme italien et esthétique des actualités d’époque, avec une majorité d’acteurs non professionnels.
Peut‑être le meilleur film politique jamais réalisé, et l’un des plus puissants : on raconte que les Black Panthers, l’IRA et même le Pentagone l’auraient utilisé comme matériel de formation.
Stratégie gagnante
Le FLN mène une lutte violente contre le colonialisme, en plaçant l’organisation de la population au centre de sa stratégie. Sa structure pyramidale, où chaque membre ne connaît que quelques personnes, complique considérablement le travail des Français. Cette organisation permet néanmoins d’activer rapidement un grand nombre d’individus pour mener de nouveaux attentats, malgré la forte pression militaire française.
Le FLN répond à chaque action française et fait progressivement monter l’intensité du conflit. Selon le film, ce n’est qu’après un attentat français dans un quartier résidentiel que les militants algériens visent à leur tour des civils français. Par ses attaques, le FLN cherche à démontrer sa capacité de riposte, à mobiliser la population locale, à infliger des pertes humaines et matérielles aux Français et à révéler la fragilité de leur domination.
Le film suggère que ces actions terroristes ont joué un rôle décisif dans l’indépendance de l’Algérie quelques années plus tard, malgré la défaite du FLN lors de la “bataille d’Alger”. La reprise des protestations et le basculement de l’opinion publique française s’avèrent déterminants. À cet égard, La Bataille d’Alger fait écho au film Gandhi (Politique dans le film #13), qui montre, lui, la puissance de la résistance non violente.
Stratégie infructueuse
Le colonel Mathieu incarne une rationalité utilitariste glaciale : “Le problème est que le FLN veut nous chasser d’Algérie, et nous, nous voulons y rester.” Pour gagner cette bataille, il estime qu’il faut accepter toutes les conséquences nécessaires, ce qui signifie — sous l’euphémisme d’“interrogatoire” — le recours à la force et à la torture. “Nous sommes des soldats, et nous avons le devoir de vaincre.” Mais malgré cette approche, le colonel Mathieu n’obtient qu’un succès à court terme.
Comment la politique est-elle présentée ?
Le titre du film laisse penser à un film de guerre, mais l’œuvre consacre une large place aux motivations politiques et aux stratégies des deux camps. Du côté algérien, le FLN est présenté comme un collectif. Ali La Pointe — dont la dernière heure sert de cadre narratif — est analphabète et n’exprime presque aucune pensée politique. Quelques dirigeants du FLN réfléchissent explicitement à la stratégie, mais la majorité des actions sont menées par des combattants anonymes qui tirent ou posent des bombes. La souffrance de la population civile, algérienne comme partiellement européenne, est montrée avec une grande force.
Le camp français est, lui, incarné par le colonel Mathieu, qui cherche à apparaître régulièrement en public et à expliquer en détail sa vision aux médias. Il théorise les étapes de la lutte révolutionnaire, pleinement conscient que ce sont les journalistes — et l’opinion publique française — qui, in fine, constituent l’arbitre décisif. Car s’il peut remporter la bataille grâce à un travail de police méthodique et à une brutalité militaire assumée, il perd la guerre à moyen terme, l’opinion publique basculant progressivement. Son action apparaît comme l’exécution d’un devoir : il est dépeint sans haine envers ses adversaires, allant même jusqu’à reconnaître leur détermination et leur force morale.
Citation
« Selon moi le FLN a beaucoup plus de chance de battre l’armée française que celle-ci n’en a d’arrêter le cours de l’histoire ».
Thèmes
Terrorisme, guérilla, mouvements d’indépendance, décolonisation, impérialisme

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