Votre année présidentielle est encore jeune, mais elle a déjà été marquée par des moments forts et difficiles, notamment l’incendie de Crans‑Montana. Comment avez‑vous vécu votre entrée en fonction ?
Pierre‑André Page : La première difficulté a été la session. D’abord l’élection, avec toute la charge émotionnelle qui l’accompagne, puis, dès le lendemain, un budget très complexe. Et ensuite, au Nouvel An, le drame de Crans‑Montana. J’étais en train de me préparer pour une journée de ski de l’autre côté de la vallée. Quand j’ai vu les informations, j’ai tout annulé. En tant que « premier citoyen », je devais réagir, même si je ne pouvais pas vraiment aider. Finalement, le président de la Confédération s’est exprimé au nom de tous, ce qui était la bonne solution. J’ai ensuite reçu de nombreuses marques de condoléances de la part de présidents de parlements étrangers et j’ai participé à la cérémonie commémorative très émouvante à Martigny.
Votre devise pour votre année présidentielle est « Cultivons l’avenir ». Comment est‑elle née ?
Page : Mes collègues de Suisse alémanique m’avaient conseillé de choisir une devise. J’y ai longtemps réfléchi, jusqu’à ce que « Cultivons l’avenir » s’impose assez naturellement. Pour un agriculteur, l’image de la culture est évidente : on sème, on soigne et on entretient pour récolter plus tard. Cela reflète mon propre parcours et s’applique aussi bien à la politique qu’à notre système de formation duale : là aussi, on discute, on s’engage, on se forme afin de créer des bases solides et pouvoir ensuite récolter. Au fond, il s’agit pour moi de renforcer la cohésion nationale.
Comment entendez‑vous favoriser concrètement cette cohésion en tant que président du Conseil national ?
Page : Nous avons des dossiers très importants, en particulier le dossier européen. Certains voulaient tout régler d’ici 2026, mais avec 1 800 pages portant sur des thèmes comme l’alimentation, la santé, l’agriculture ou l’énergie, c’était irréaliste. À Bruxelles, on m’a confirmé que nous disposions de trois ans, voire de six mois supplémentaires si nécessaire. J’ai transmis ces informations, et le Parlement a décidé d’aborder le dossier de manière plus calme et plus sérieuse. C’est précisément cela, la cohésion : ne pas se précipiter, mais construire un consensus. Le Conseil des États examinera d’abord le dossier, puis le Conseil national suivra en septembre.
Certains de vos prédécesseurs accordaient une importance primordiale à la discipline et à l’ordre dans les débats. Est‑ce aussi votre priorité ?
Page : Oui, cela fait partie de ma fonction. Je siège au Conseil national depuis 2015. Depuis lors, personne n’a trouvé la méthode parfaite. J’ai toutefois constaté que le silence est parfois plus efficace que la cloche ou les rappels à l’ordre. Lorsque je me tais quelques secondes, cela surprend les personnes présentes et apaise la salle de manière naturelle.
Comment cela fonctionne‑t‑il concrètement ?
Page : J’attends simplement, parfois trente secondes. Lorsque le silence devient total et que le président ne dit rien, les gens comprennent que quelque chose ne va pas et deviennent attentifs. Ils réalisent qu’ils sont eux‑mêmes à l’origine du bruit. Une fois le calme revenu, je demande aux collègues de poursuivre leurs discussions dans la salle des pas perdus.
Peu après votre élection, vous avez dû trancher par une voix prépondérante sur l’octroi d’un million de francs supplémentaires pour la lutte contre la violence faite aux femmes, ce qui a déclenché une vague d’indignation sans précédent. Ce moment a‑t‑il été particulièrement difficile pour vous ?
Page : Pour moi, ce n’était absolument pas difficile. J’ai surtout été surpris par l’ampleur des réactions. Nous avions déjà accordé dix millions au Bureau de l’égalité, et certains voulaient ajouter un million supplémentaire. J’ai voté contre, avec 93 autres collègues, je le rappelle. Non pas parce que je ne soutiens pas la lutte contre la violence faite aux femmes, mais parce qu’il s’agissait d’un élément de la stratégie de négociation entre les deux conseils. Je savais que ce dossier retournerait au Conseil des États, puis reviendrait sous une forme corrigée – un processus parlementaire tout à fait normal. Je ne m’attendais pas à me retrouver à la une de certains journaux ni à susciter une telle polémique.
Les femmes se sont fortement mobilisées et ont recueilli près d’un demi‑million de signatures ; le million supplémentaire a finalement été accordé. Regrettez‑vous aujourd’hui votre voix prépondérante ?
Page : Non, je voterais aujourd’hui encore exactement de la même manière. Il ne s’agissait pas d’un « vote contre les femmes », comme cela a parfois été présenté sur les réseaux sociaux, mais d’une stratégie politique courante : laisser un point ouvert pour la deuxième lecture et les négociations avec le Conseil des États.
Ressentez‑vous encore aujourd’hui les conséquences de cette décision ?
Page : Certaines personnes m’en parlent encore – certaines pour me féliciter, d’autres parce qu’elles n’avaient pas compris à l’époque. Lorsque j’explique le déroulement, beaucoup voient les choses différemment. Mais oui, l’affaire a été très présente dans les médias. Et il se peut que certains journalistes prennent encore plaisir à s’en prendre à un conseiller national UDC.
Qu’est‑ce qui vous inquiète le plus pour votre année présidentielle – les lettres de haine, comme certains de vos prédécesseurs ?
Page : Je n’ai pas de crainte particulière face aux lettres de haine ou autres. Il y en a, certes, mais pas en grande quantité. Ce qui m’impressionne davantage, c’est la manière dont les boîtes e‑mail des parlementaires sont littéralement inondées lors de certains débats. Par exemple sur la prévention de la violence contre les femmes ou récemment lors de la venue du président américain à Davos. Des milliers de courriels identiques arrivent minute après minute, ce qui est plutôt contre‑productif, car cela agace plus que cela ne convainc. Beaucoup pensent que c’est efficace, alors que c’est souvent l’inverse.
De quoi vous réjouissez‑vous le plus ?
Page : Avant tout des rencontres avec d’autres présidents de parlements, notamment de pays voisins. J’ai déjà rencontré le président de la Thaïlande, celui de la Hongrie et d’autres encore. Les échanges sont très enrichissants. On apprend beaucoup les uns des autres ; c’est pour moi l’un des aspects les plus agréables de cette fonction.
On vous décrit souvent comme quelqu’un de modeste. Vous reconnaissez‑vous dans cette image, et comment cela s’accorde‑t‑il avec la plus haute fonction de l’État ?
Page : Oui, je suis quelqu’un de modeste et je n’ai pas besoin d’être au centre de l’attention. J’aime rencontrer des gens et échanger, mais je n’ai pas besoin de photos ni d’applaudissements. Ce n’est pas dans ma nature. Bien sûr, je suis conscient que le président du Conseil national représente le pays et que je dois assumer ce rôle, mais cela ne change rien à ce que je suis.
La fonction de président du Conseil national comprend un voyage présidentiel. Où vous mènera‑t‑il ?
Page : Au Canada : à Ottawa, puis à Québec. Je souhaite y rencontrer des parlementaires, mais aussi des agriculteurs suisses qui se sont installés là-bas il y a 40 – 50 ans. Le choix du Canada est également lié à la situation internationale : les États‑Unis sont souvent au centre de l’attention et on a beaucoup parlé d’un accord de libre‑échange avec eux. Mais nous devons aussi entretenir d’autres partenariats solides et peut‑être davantage miser sur le Canada.
La menace du président américain d’annexer le Canada a‑t‑elle joué un rôle dans le choix de la destination ? Vouliez‑vous souligner le statut souverain du Canada ?
Page : Absolument. De plus, de nombreuses entreprises suisses ont été touchées par les droits de douane imposés par Trump, alors qu’elles entretenaient auparavant de bonnes relations avec les États‑Unis. Je souhaite montrer que l’on peut aussi coopérer avec d’autres partenaires. C’est pourquoi je soutiens tous les accords de libre‑échange. Si la Suisse veut rester indépendante et neutre, elle doit dialoguer et commercer avec de nombreux pays dans le monde. L’Inde et l’Indonésie comptent une population très importante, et le Canada dispose de ressources naturelles considérables – ce sont aussi des intérêts économiques majeurs pour nous.
Pourquoi ne voyagez‑vous dans aucun pays africain, alors que vous présidez le groupe parlementaire Suisse–Afrique ?
Page : Je prévois des voyages ponctuels en Afrique. J’ai déjà reçu plusieurs invitations, notamment du Niger, du Burkina Faso, de la Côte d’Ivoire, de l’Algérie et de la Tunisie. J’apprécie beaucoup ce continent, j’y ai rencontré des personnes extraordinaires et j’ai même pu transmettre des connaissances agricoles.
Est‑ce pour cette raison que vous avez repris la présidence du groupe ?
Page : Je l’ai fait parce que l’ancienne présidente, Isabelle Chevalley, me l’a demandé lorsqu’elle a quitté la politique. Elle estimait qu’il y avait très peu de représentants UDC dans le groupe, alors que la coopération avec l’Afrique ne devrait pas être uniquement l’affaire de la gauche. J’ai donc accepté cette fonction, notamment pour casser le cliché selon lequel l’UDC serait hostile aux étrangers. En réalité, de nombreux collègues de parti et du Parlement collaborent intensivement avec des pays africains. Monika Rüegger, d’Obwald, par exemple, soutient des projets économiques et des écoles au Ghana et au Togo.
Vous êtes originaire du district de la Glâne, dans le canton de Fribourg. Qu’est‑ce qui caractérise particulièrement les habitants de cette région ?
Page : C’est une région fortement marquée par l’agriculture. Certes, il y a de grandes entreprises comme Nespresso, mais une grande partie de l’économie repose sur la combinaison de l’agriculture et de l’artisanat, notamment la production de gruyère. C’est un district qui progresse grâce à la coopération.
Que pourrait apprendre l’ensemble de la Suisse des Fribourgeoises et des Fribourgeois ?
Page : Le réflexe de travailler ensemble à l’échelle locale. Ce qui nous caractérise, c’est une forte cohésion. Chez nous, on travaille avec les entreprises de la région, même si cela coûte parfois un peu plus cher. Si toute la Suisse agissait ainsi, l’économie serait plus forte à long terme. Cela correspond à ma devise : cultiver l’avenir ensemble.
Politiquement, le canton de Fribourg a longtemps été marqué par le PDC. En tant que politicien UDC, incarnez‑vous le changement intervenu depuis lors ?
Page : Oui. Autrefois, beaucoup adhéraient au PDC par devoir professionnel. Aujourd’hui, les gens votent par conviction. L’UDC a fortement progressé : de huit à vingt‑cinq mandats. Lors des deux dernières élections, j’ai été le candidat le mieux élu du canton, ce qui montre que notre message trouve un écho auprès de la population.
Avec un agenda aussi chargé, vous reste‑t‑il du temps pour les loisirs ?
Page : J’essaie. Je suis président de la Landwehr de Fribourg, ce qui prend du temps. J’aime aussi partir en randonnée et faire du ski en hiver. Avec deux amis, nous avons fixé un jour par mois, selon la saison. Ils savent que je ne peux pas toujours être disponible, mais ils m’attendent. Ces moments sont importants pour préserver l’équilibre.