O Brother

USA 2000, de Joel Coen, avec George Clooney, John Turturro, Tim Blake Nelson, Charles Durning, Michael Badalucco, John Goodman et Holly Hunter

Spoiler-Alert
En pleine Grande Dépression des années 1930, une élection au poste de gouverneur se déroule dans le Mississippi. Le gouverneur sortant, Pappy O’Daniel, figure populiste obèse et perpétuellement accompagné de son cigare, voit son pouvoir contesté par le candidat réformateur Homer Stokes. Ce dernier sillonne l’État à bord d’un camion et met en scène, lors de ses meetings locaux, une rhétorique du « nettoyage », symbolisée par un balai, promettant une réforme morale et politique. Se présentant comme le « servant of the little man », Stokes construit son discours en opposition directe à O’Daniel, qu’il dénonce comme un « slave of the interests », soumis aux puissances économiques.

La trame principale du film repose sur l’évasion de trois condamnés aux travaux forcés. Ulysses Everett McGill a été incarcéré pour avoir exercé le droit sans licence. Il convainc ses codétenus, Pete et Delmar, de s’évader en leur faisant miroiter l’existence d’un trésor qu’il aurait enterré. Ce prétexte se révèle progressivement mensonger : l’objectif réel d’Everett est de sauver son mariage. Toutefois, enchaîné à ses compagnons, il ne peut mener son projet sans eux.

Au fil de leur odyssée, le récit croise à plusieurs reprises la campagne électorale qui traverse le Mississippi. Dans un studio de radio, le trio enregistre, accompagné d’un guitariste affirmant avoir vendu son âme au diable, la chanson « Man of Constant Sorrow », laquelle devient un succès populaire à leur insu. Sous le nom des Soggy Bottom Boys, ils rencontrent brièvement le gouverneur sortant Pappy O’Daniel et son équipe de campagne à l’issue de l’enregistrement. O’Daniel perçoit immédiatement la puissance du nouveau média radiophonique et exploite cette visibilité en diffusant ses discours en direct, associés à de la « good old-timey music ». L’émission, intitulée « Pass the Biscuits, Pappy O’Daniel Flour Hour », mêle propagande politique et placement de produit pour la marque de farine du gouverneur, ancien homme d’affaires.

Les fugitifs croisent également le candidat réformateur Homer Stokes. Ils l’aperçoivent d’abord lors d’un meeting sur la place du marché d’une petite ville, puis le rencontrent indirectement à travers le Ku Klux Klan, qui a capturé leur guitariste et s’apprête à le lyncher. En tentant de le sauver, les trois hommes provoquent l’effondrement d’une croix en feu et parviennent à s’échapper. Stokes se révèle alors être le chef du clan, dissimulé sous la cagoule.

La scène politiquement décisive du film se déroule lors d’un banquet de collecte de fonds organisé par Stokes. S’y croisent O’Daniel — qui cherche à convaincre le directeur de campagne de son rival de faire défection —, l’ex-femme d’Everett, ainsi que les trois fugitifs. Montés sur scène, les Soggy Bottom Boys interprètent leur chanson, déclenchant l’enthousiasme immédiat du public. Stokes les reconnaît et interrompt la performance, les dénonçant comme « miscegenated », « miscreants » et « not white ». Il accuse également le groupe d’avoir récemment empêché un lynchage et profané une croix en feu. La foule se retourne alors contre lui et le chasse de la salle.

Profitant de ce retournement, O’Daniel saisit l’occasion — « Goddamn! Opportunity knocks » —, monte sur scène, se range du côté des Soggy Bottom Boys et leur accorde sa grâce en tant que gouverneur.

Le film ne précise pas explicitement l’issue de l’élection. Les séquences politiques restent imbriquées dans de multiples intrigues secondaires et le récit se poursuit, après le banquet, avec la quête de l’alliance engloutie dans un lac artificiel en formation. Toutefois, la retransmission radiophonique de l’événement laisse entendre que l’opinion publique se façonne à l’image de la réaction de la salle, suggérant que Stokes s’est lui-même privé de toute chance d’être élu.

A voir pour
Tissu d’histoires absurdes tel que seuls les frères Coen savent en tisser, le film se déploie dans un clapotis décalé de références à l’histoire de la littérature et du cinéma, d’Homère au Magicien d’Oz. Derrière l’exagération burlesque se dessinent pourtant des lignes de force étonnamment plausibles du point de vue de la stratégie politique : l’identification culturelle peut peser davantage sur le choix électoral que l’évaluation des performances politico-économiques, tandis que l’émergence d’un nouveau média électronique est capable de transformer en profondeur les modes de communication politique.

La stratégie gagnante

Pappy O’Daniel fonde sa stratégie de communication sur sa propre émission de radio, conçue à la fois comme canal de diffusion et comme vecteur d’une aura de convivialité, nourrie par l’amour de la musique traditionnelle. Au début du film, cette stratégie semble vouée à l’échec : sa politique demeure impuissante face à la Grande Dépression, et les attaques de ses adversaires — qui l’accusent de servir des intérêts particuliers — paraissent l’atteindre sans toutefois mobiliser l’électorat en sa faveur.

Le rapport de force s’inverse lorsque son rival s’en prend à un groupe interprétant une chanson populaire à laquelle le public s’identifie culturellement. O’Daniel saisit alors l’occasion et adopte le ton juste. En dénonçant son adversaire comme « the only man in our great state who ain’t a music lover », il transforme un conflit politique en affrontement symbolique autour des valeurs culturelles partagées. Cette stratégie lui permet de rallier la foule, non par un programme ou un bilan économique, mais par l’affirmation d’une proximité culturelle et d’une image de dirigeant accessible.

La stratégie perdante

Homer Stokes mène une campagne décentralisée et apparemment engagée, mais il perd son sang-froid lors du meeting perturbé par l’intervention du Ku Klux Klan. Il s’y dévoile comme un raciste virulent et — ce qui semble au moins aussi rédhibitoire aux yeux du public présent — comme celui qui interrompt la performance des Soggy Bottom Boys. Il se place ainsi du mauvais côté du champ culturel, à tous les niveaux. La retransmission en direct de la scène à la radio amplifie encore cet échec : face à un tel moment de rupture symbolique, une multitude d’événements locaux ultérieurs ne saurait compenser l’impact de ce point bas décisif dans la campagne de Stokes.

Comment la politique est-elle présentée ?
Dans des paysages de régions peu peuplées, la campagne électorale se déploie à la fois dans l’espace public — rues et salles des petites villes — et sur les ondes radiophoniques. Conformément au contexte d’un État du Sud des États-Unis, la rhétorique adoptée est résolument populiste : l’élection se joue comme une compétition pour s’attirer les faveurs du « little man ». L’un des candidats se présente comme son serviteur et le défenseur de ses intérêts économiques, tandis que l’autre cherche à capitaliser sur une image de proximité et de convivialité. Cette mise en scène politique s’adresse exclusivement à un électorat blanc, tant dans les discours que dans la composition du public des meetings.

Citation
« We ain’t one-at-a-timin’ here, we’re mass communicatin’ ! »

Thèmes
Campagne électorale, radio, musique, racisme

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