Pourquoi les théories du complot ont-elles la vie si facile aujourd’hui ?
Les réseaux sociaux, la fragmentation du paysage médiatique et les algorithmes récompensent l’indignation.
Il n’a jamais été aussi facile de répandre des théories du complot. La technologie et la politique ont donné des ailes à des idées autrefois marginales – et pourtant, ce sont les mêmes fantasmes qui circulent depuis des siècles, comme le souligne Dorian Lynskey dans un long essai publié dans le MIT Technology Review argumente.
Dès 1963, l’historien Richard Hofstadter a inventé le terme de « style paranoïaque » dans la politique américaine. Il décrivait un mode de pensée plein d’exagération, de méfiance et de croyance en de gigantesques complots expliquant tout. A l’époque, ces théories étaient marginales. Aujourd’hui, elles sont devenues courantes, grâce aux réseaux sociaux, à la fragmentation du paysage médiatique et aux algorithmes qui récompensent l’indignation.
D’un point de vue psychologique, les récits conspirationnistes donnent un sentiment de contrôle dans un monde chaotique. Celui qui démasque des « plans secrets » se sent important – un héros dans la lutte contre le mal. Karl Popper a défini ce principe dès 1948 : la « théorie du complot de la société » voit derrière chaque événement la volonté de groupes puissants. Le hasard ? Cela n’existe pas. Tout est lié, tout est planifié, rien n’est ce qu’il semble être.
Des chercheurs comme Michael Barkun distinguent trois types de conspirations :
Plus le récit est grand, plus il semble religieux : lutte entre le bien et le mal, signes secrets, rédemption par des « éveillés ». Ces schémas sont anciens, de la chasse aux sorcières aux mythes antisémites en passant par les fantasmes modernes sur les élites mondiales. Ce qui est nouveau, c’est la vitesse : autrefois, il fallait des livres et des pamphlets, aujourd’hui, un post viral et un algorithme suffisent.
Les médias sociaux et l’IA créent des pépinières parfaites pour la désinformation. Des plateformes comme TikTok ou X récompensent l’indignation, les chatbots renforcent les croyances au lieu de les remettre en question. C’est ainsi que se créent des communautés lâches et auto-affirmées, dans lesquelles les faits ne comptent plus guère. La « vérité intérieure » remplace la réalité – comme l’a jadis fait remarquer cyniquement Joseph Goebbels. Résultat : la croyance en la conspiration devient une identité, immunisée contre toute réfutation.
Le conspirationnisme est plus qu’un curieux passe-temps. Elle sape les processus démocratiques, radicalise les gens et crée des images hostiles. L’idée que tout fait partie d’un plan gigantesque rend tout compromis impossible. Hofstadter a lancé un avertissement il y a de nombreuses années : Ceux qui voient le monde comme une lutte entre le bien et le mal absolus n’acceptent que la « victoire totale ». Cela explique pourquoi les camps politiques semblent de plus en plus irréconciliables.
Les schémas ne sont pas nouveaux. Dès le XVIIIe siècle, les Illuminati ont été diabolisés comme étant à l’origine de la Révolution française. Plus tard, des falsifications antisémites ont suivi, comme les « Protocoles des Sages de Sion », un texte qui, bien que démasqué, a convaincu des millions de personnes. Aujourd’hui, les coupables se nomment « élites mondiales » ou « État profond ». Les noms changent, la logique reste : Tout est lié, rien n’est dû au hasard.
Nous pouvons identifier les mécanismes – et examiner nos propres schémas de pensée. Tout n’est pas lié. Tout n’est pas planifié. Parfois, les choses sont simplement ce qu’elles semblent être. La pensée critique est le meilleur antidote à la « paranoïa de l’ère numérique ». Connaître les déclencheurs psychologiques, c’est aussi reconnaître les pièges : le besoin de contrôle, la nostalgie des explications simples.

Le pouvoir de décision vu comme une contrainte